Trait d’humeur oriental
par Catherine Lalonde
journal Le Devoir, section Livres 8 décembre 2012

Photo : Michel Dubreuil
L’atelier de la calligraphe Françoise Cloutier. Pour ces calligraphies, elle utilise le plus souvent une encre liquide de même que des bâtons d’encre faits de noir de fumée.

Vivre de sa plume ? L’expression, qui dégage un charme désuet, ne s’applique pas seulement aux écrivains. Les calligraphes, héritiers des scribes et des copistes, exercent eux aussi l’art de la plume… ou des poils de leurs pinceaux. Doigts de fée, patience d’ange, rigueur et minutie d’orfèvre sont essentiels pour exercer ce métier maintenant anachronique, qui charme par son historique parfum et joue, avec ses encres, ses papiers, ses enluminures, dans la cour des livres. Rencontre avec deux dames plumes, deux femmes de lettres aux antipodes, dans ce coup d’œil sur la calligraphie latine et chinoise.

Depuis le IIe siècle, la calligraphie est considérée en Chine comme un grand art, qui a évolué jusqu’à l’abstraction tant elle peut devenir personnelle. Part d’une culture incontournable, les lettrés chinois la pratiquent depuis des lunes, parmi la poésie, la musique, la peinture ou la gravure de sceau.

Quelques siècles plus tard, en 1998, Françoise Cloutier découvre au Québec, magie du village global, cette ancestrale technique. Elle a la piqûre, y consacrera des heures, quelques expositions, donne des conférences sur le sujet. Si la calligraphie latine vise à atteindre la perfection dans l’exécution précise d’un caractère, la « calligraphie chinoise peut basculer très loin dans l’interprétation. Chaque calligraphe peut jouer un caractère de façon personnelle, au point où l’on peut dire que la calligraphie chinoise est de la peinture sans images, une musique sans le son, une danse sans acteur, ou une construction sans matériau », explique Françoise Cloutier de toute sa passion.

À preuve, un des maîtres, Huai Su, aussi dit « le Moine fou », est reconnu depuis le VIIe siècle pour sa cursive folle, à son apogée sur les sept mètres de son Autobiographie. Illisible, indéchiffrable tant les styles sont mélangés et personnalisés, l’oeuvre est un des phares de cette « écriture d’humeur que permet la calligraphie chinoise ». Pour apprendre, « il faut beaucoup, beaucoup travailler les maîtres anciens. Comme si eux étaient le chorégraphe et que j’étais la danseuse, je reprends leur partition, explique Françoise Cloutier, qui a passé quatre mois à étudier Huai Su. Cette métaphore dérange les artistes visuels, qui voient la calligraphie comme peu créative. Pourtant, l’interprétation est aussi un art. L’apprenti cherchera à suivre mentalement le pinceau du maître pour retracer son chemin », explique celle qui pourtant ne lit ni ne traduit les idéogrammes, sinon quelques signes, et qui pique ainsi la curiosité des Chinois lors de ses voyages là-bas, étonnés qu’ils sont de voir une Occidentale écrire sans comprendre.

Avant cet apprentissage par imitation, il faut déjà savoir tenir son pinceau, et se tenir soi. « Mon plus grand défaut, dit avec le sourire Françoise Cloutier, c’est que je ne me tiens pas droite. Ce qui sort est mou. Dans les traités de calligraphie chinoise, on lit le trait en parlant de sang, de muscles, d’os, comme s’il avait une vie en soi. J’ai vu des gens travailler avec des pinceaux si gros, pendus au plafond, qui exigent un mouvement de tout le corps. »

Le calligraphe cherche la spontanéité du geste rapide mais parfait. Pour y arriver, il faut répéter, répéter, répéter le mouvement, et jeter de nombreux essais à la corbeille. Françoise Cloutier a eu du mal, en Chine, lorsqu’elle s’est jointe dans un parc aux calligraphes qui marquent les dalles, en extérieur, avec un grand balai pinceau, à trouver un mouvement plus leste et plus grand que ses habitudes.

Car les pinceaux sont d’une étonnante variété. Les manches peuvent être en bambou, en bois, en porcelaine ; les poils viennent des chèvres, des lièvres, des martres, des chevaux, des plumes de coq. « Je ne serais pas étonnée qu’ils aient déjà fait un pinceau de poils de moustache », extrapole de son air espiègle Françoise Cloutier. Elle-même utilise une encre liquide, mais les bâtons d’encre, faits de fumée de sapin, et les pierres à encre sont de la panoplie. Un seul papier, pourtant : le papier de riz, vendu par rouleaux, mal nommé puisque fait plutôt d’écorce de mûrier, ou de paille de riz et d’écorce de santal.

Encore aujourd’hui en Chine, la calligraphie s’immisce partout. « Là où nous, on va mettre une statue, ils posent une calligraphie. » Dans les jardins, aux devantures des musées, pour décorer les résidences privées pour la nouvelle année, comme raison sociale de commerce ou sur une couverture de livres. Il existe aussi une calligraphie moderne chinoise, très artistique, qui demeure ici pratiquement ignorée.

On trouvera aussi sur le site de Françoise Cloutier des suggestions de lecture, de Lucien X. Polastron aux aventures en Chine de la calligraphe Fabienne Verdier, pour rêver et comprendre plus avant ces traits d’humeur et ses mouvements d’encre.
www.francoisecloutier.com

Journal Le Devoir, le 8 décembre 2012